Jérémy Ferrari : époque renaissances

19/03/2026

Une carrière menée à 200 à l’heure. Une expression un peu cliché quand on s’appelle Ferrari mais qui lui convient parfaitement. Depuis On n'demande qu'à en rire qui l'a révélé sur France 2, en passant par ses spectacles marathon, seul ou avec ses compères Baptiste Lecaplain et Arnaud Tsamere, ses Duos Impossibles, ses chroniques radio, ses livres, etc., Jérémy Ferrari a déjà vécu mille vies. À 40 ans, il en démarre une nouvelle avec Les K d'Or, premier film qu’il réalise et dans lequel il partage l’affiche avec Laura Felpin et Éric Judor. L’histoire d’un homme qui pense être le fils de Kadhafi et part à la recherche de la fortune de son père, accompagné d’une femme en réinsertion et d’un malvoyant qui court le Marathon des sables. Improbable, loufoque, absurde. Mais tellement drôle. Quelques jours avant la sortie, l’humoriste nous a donné rendez-vous au cinéma le Grand Rex, à Paris. Pour parler du film. Et du chemin parcouru pour en arriver là, après avoir évoqué dans ses spectacles son alcoolisme, sa tentative de suicide, son HPI. Confessions d’un homme pressé.


GALA : On vous a peu vu au cinéma jusqu’ici. Par choix, par manque de temps ou de propositions ? 

Pas par manque de temps. J’en trouve toujours quand un projet me plaît. Mais j’ai d’abord été un peu refroidi par un premier film que j’ai écrit il y a quelques années. J’ai attaqué la production en justice parce que j’estimais que mon scénario avait été dénaturé. J’ai perdu, le film est sorti sans moi et ça m’a un peu traumatisé. Le cinéma ne m’a pas boudé mais je n’ai pas reçu de propositions convaincantes. Je respecte beaucoup trop mon public pour faire quelque chose d’alimentaire. Et puis on est venu me chercher pour tourner Roqya, avec Golshifteh Farahani. Je savais que le film n’allait pas faire des millions mais je m’en fichais. Il m’offrait un vrai travail de comédien avec, en plus, une actrice extraordinaire, une femme géniale.

On retrouve dans Les K d'Or cet humour noir qui vous caractérise. Est-ce une manière de vous protéger de la société dans laquelle on vit, de la violence qui nous entoure ? 

Oui. Je pense être quelqu’un de très lucide, et la lucidité accrue se révèle destructrice, elle est difficile à supporter. Le meilleur moyen d’affronter le quotidien, c’est l’humour, détourner la vérité pour la rendre plus légère. En m’exorcisant, j’exorcise les gens, c’est un exutoire.

D’où vous vient cet humour ? 

De mes parents, c’est notre façon de voir la vie, notre manière de communiquer. Quand il se passait des choses graves, ma mère faisait toujours des vannes. Mais en fait, c’est l’humour que l’on pratique au quotidien, avec nos collègues, nos amis. On se taquine, on critique, on blague. Sur les réseaux sociaux aussi, on cherche en permanence à tourner en dérision certains sujets.

Vos spectacles affichent complet sans promo. En passant à la réalisation, aviez-vous envie de vous mettre un peu en danger ? 

Au départ, je ne devais pas mettre en scène Les K d'Or, seulement l’écrire. Saïd Belktibia, le réalisateur de Roqya, devait s’en charger mais, au bout d’un moment, il m’a dit que c’était à moi de le faire, que c’était mon film. J’étais terrorisé mais j’avais les images dans la tête et je connaissais ma force de travail, ma capacité à tout sacrifier pour réussir quelque chose. Je me suis donc lancé et j’ai tout mis. Je me suis entouré de gens hyperdoués dans leur domaine pour qu’ils m’aident à cadrer ma folie. Je suis content, les spectateurs qui ont déjà vu le film me disent qu’ils retrouvent mon univers. C’est le plus beau des cadeaux.

Le côté chef d’équipe du metteur en scène, avec les mille et un métiers qu’il doit superviser sur un tournage, a-t-il comblé l’hyperactif que vous êtes ? 

En fait, la réalisation m’a demandé autant d’énergie, d’implication et de travail que le one-man-show. Sur le plateau, lorsque je devais choisir la couleur d’une théière en même temps que l’emplacement d’une voiture, tout en donnant des indications aux comédiens, j’avais l’impression d’utiliser 100 % de mes capacités. Avec mon problème d’hypercontrôle, j’ai adoré qu’on me demande mon avis absolument sur tout. Le plus dur, c’était de lâcher. Le montage a duré neuf mois, les producteurs n’en pouvaient plus. À la fin, le monteur me disait : « Il n’y a plus rien à faire, il faut vraiment arrêter là et laisser vivre le film. » S’il n’y avait eu que moi, j’y serais encore.

Qu’est-ce que cette expérience derrière la caméra vous a appris sur vous ? 

Je me suis trouvé davantage de force que je ne le pensais. Je dormais à peine quatre ou cinq heures par nuit, alors qu’avec ma fragilité émotionnelle, le sommeil est ce qui me tient. J’ai réussi à ne pas me laisser déborder par mes émotions malgré la fatigue, le stress, la pression, la gestion simultanée de mon travail de comédien et de réalisateur. Sur le plateau, je me suis plus écouté, j’ai fait confiance à mon ressenti, même quand j’avais des doutes. Je préférais me tromper avec mes erreurs plutôt qu’avec celles des autres. Et puis, j’ai surtout découvert que j’adorais réaliser. J’étais épuisé physiquement et émotionnellement mais, au clap de fin, j’ai tout de suite eu envie de recommencer. J’espère que le film va faire suffisamment d’entrées pour qu’on me laisse en refaire un. Sinon, j’aurais l’impression d’avoir découvert un nouveau jouet et qu’on m’empêche de jouer avec.

Après avoir appris tardivement votre HPI, vous avez travaillé sur vous pour mieux vous accepter. Sans cette étape, auriez-vous pu vous lancer dans la réalisation ? 

Je pense que si je n’avais pas arrêté l’alcool il y a dix ans, si j’avais continué sur la route sur laquelle je m’étais engagé, je ne serais pas là pour en parler. J’aurais fini par faire une bêtise. J’ai arrêté parce que je me suis retrouvé au bord d’une fenêtre pour sauter dans le vide. Depuis que je ne bois plus, que je me suis repris en main, que j’essaye tous les jours d’être un peu meilleur et que je sais qui je suis, je n’ai jamais eu autant de créativité, d’énergie, d’envie, de projets et de réussite. Je suis dans un cercle vertueux. J’espère ne pas le casser avec le film. [Rires.]

Vous avez partagé avec le public votre alcoolisme, votre tentative de suicide, des sujets très intimes . Était-ce nécessaire pour vous ?

Je ne sais pas si c’était nécessaire. Mais j’avais décidé que mon prochain spectacle porterait sur la santé avant de rentrer en cure de désintoxication. Je ne pouvais pas l’écrire sans partager mon expérience. Je me devais d’être honnête et transparent, dire la vérité sur mes côtés sombres. Ce n’était pas pour remplir les salles: je savais que ça allait aider plein de gens de la même façon que parler m’a aidé. La parole est extrêmement libératrice. Mais je n’ai pas eu l’impression de dire des choses si personnelles. La dépression, l’addiction, le suicide, les maladies psychiatriques touchent tout le monde. C’est la vie, en fait.

Avez-vous passé le cap des 40 ans de manière sereine ? 

Plutôt, oui. Mais je ne les ai pas vus arriver, comme si j’étais bloqué à 32 ans. Depuis que je suis sorti de cure de désintox, le temps passe vite. Je suis en forme physiquement, intellectuellement. Artistiquement, je suis en place et, financièrement, c’est cool. Je me sens jeune en fait. J’ai l’impression que la vie vient de commencer.

Et comment vous projetez-vous sur la cinquantaine ? Vous fixez-vous des objectifs comme construire une famille ? 

C’est dans dix ans, je ne me projette pas trop encore. Je pense plus à la mort qu’à l’âge. Je suis toujours en train de me dire qu’il faut que je fasse les choses avant de mourir. Je ne veux surtout pas de règles dans ma vie. Je ne bois pas, je ne fume pas, je fais du sport tous les jours. Si je n’ai pas d’accident, je devrais vieillir correctement. Ce ne sera donc pas grave si j’ai des enfants dans cinq, six ou sept ans. Pour être un bon père ou une bonne mère, il faut être prêt à s’en occuper. Si j’avais un enfant maintenant, je devrais sacrifier une partie de ma vie professionnelle et je n’en ai pas envie pour l’instant. Je dois encore franchir quelques étapes pour pouvoir refuser un film ou une tournée sans que cela me rende malheureux.

Propos recueillis par Jean-Christian Hay pour Gala
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